LE JARDIN DE MEMOIRE : Nathalie Batisse, jardinière ethnobotaniste

Histoire d'une marotte, naissance d'un métier


Je ne me suis pas réveillée un matin en me disant que j'allais inventer le métier de jardinière ethnobotaniste : je pense pourtant que c'est ce qui me définit le mieux, même si le coté incongru d'accoler deux mots désignant un travailleur manuel et un savant m'amuse assez.

Cela a commencé il y a bien longtemps, lorsque enfant je traînais la campagne. Ma connaissance de la flore était toute rurale : on reconnaissait une plante avant tout dans sa fonction : herbe à lapins, plantes à tisane, à salades, etc.... Je m'aperçois que je dois beaucoup à ma grand-mère, toujours là, avec sa mémoire intacte.  Ces exercices de botanique appliquée vous apportent plusieurs choses : d'abord un regard particulier sur la flore, à travers sa relation aux hommes, et ensuite une familiarité avec la flore locale qui fait que toute  plante « saugrenue » attire votre attention. Cette vision du végétal à travers la relation à l'homme implique un autre respect : on a besoin du végétal ! Et aussi bizarre que cela puisse paraître dans notre société, le respect pour la gent chlorophyllienne prend parfois dans les campagnes de vieux airs animistes : le végétal devient un individu pour lequel on peut éventuellement avoir une certaine compassion. Je me souviens du tonitruant « tu veux que je te fasse pareil ? » d'un grand-père en colère parce que je blessais l'écorce d'un arbre. Ma grand-mère, quant à elle tient pour sauvagerie l'art japonais des bonzais : torturer des arbres pour son plaisir lui parait inhumain ! Je connais quelques unes de ces mamies qui conservent précieusement leur rosier ou leur pivoine parce qu' « on ne peut quand même pas les laisser crever, bonnes gens ! ».  Cette vision rurale laisse évidemment des traces, et je me surprends parfois à dire à une plante « mais qu'est-ce que tu fais là, toi ? ».

 

Toujours est-il que si mes goûts et ma curiosité me poussaient vers un métier rural, l'époque ne s'y prêtait pas.  Mon père qui avait d'abord suivi  une école agricole dut se reconvertir, l'exploitation familiale ne pouvait plus, dans une agriculture en mutation, nourrir une famille. Il se retrouvait en train de faire plus ou moins deux métiers : ses soirées, week-end et vacances étaient en grande partie consacrées à aider à l'exploitation, nous étions des ploucs frustrés qui avaient hâte de rentrer à l'écurie. Lorsque j'eus une quinzaine d'année, alors que mes grands-parents prenaient une retraite bien méritée, mes parents firent construire leur pavillon sur un terrain familial : enfin à la maison !  Mais mon goût pour la campagne n'était toujours pas dans l'air du temps, personne ne songeait sérieusement, à moins d'hériter d'une grosse exploitation, se tourner vers les métiers agricoles, alors perçus comme les derniers métiers, réservés à ceux qui ne pouvaient rien faire d'autre. Ma curiosité et un certain goût  pour les sciences m'orientèrent sur la chimie, comme cela aurait pu être autre chose...

Après des débuts professionnels chaotiques, je n'avais pas du tout l'intention de partir travailler dans les usines chimiques de la vallée du Rhône,  il y avait de moins en moins de débouchés dans la région, et je m'aperçus que ce métier un peu choisi au hasard n'était pas pour moi. Je décide de repartir à la campagne et loue une vieille maison, à Bongheat, que nous venons juste de quitter pour notre nouvelle maison en bois. Là je trouve de plus en plus de petits boulots de jardinage, l'intérêt naissant pour les jardins se transforme peu à peu en engouement. Et moi, je profite de mon inactivité forcée pour avaler des bouquins et des kilomètres dans la campagne.
A près de 30 ans, je décide donc de me reconvertir, si on peut dire. La solution pour pouvoir prétendre au financement d'un diplôme agricole était de postuler pour un CES, qui fleurissaient à l'époque. Je travaillais pour l'association Renaissance de Mauzun, comme agent forestier. Je n'ai pas précisément le gabarit d'un bûcheron, et préparer un examen, fut-il modeste, dans ces conditions demandait une motivation certaine : difficile de se mettre à étudier les cycles de la photosynthèse après une journée de travail. Mes efforts furent récompensés par la chance inouïe, grâce à Madame le Maire de Mauzun, Colette Dissard, et à l'association, de trouver un stage pratique intéressant à tous égards : « la faisabilité d'un jardin médiéval sur le site du château de Mauzun ».
Ce qui fut particulièrement inespéré pour mon modeste bac agricole, fut la qualité de mon maître de stage en la personne de Simon Pomel, pédologue, directeur de recherche CNRS, et président de l'association CLIME. Son esprit d'analyse et de synthèse hors du commun  tissa rapidement la trame de ce travail. Outre l'étude de sol classique,
le recueil des données météo, et le profil pédologique effectués pour ce bac "technologies végétales"  il fallait aussi recueillir le plus de données historiques possible, faire des relevés botaniques, puis proposer un plan faisant concorder : contraintes économiques, contraintes agronomiques et contraintes historiques.
Le professeur Pomel et moi sommes depuis restés en très bons termes et j'ai régulièrement recours à son expertise, qu'en vrai passionné et en réel humaniste, il distribue généreusement.

J'ai donc organisé une réunion avec l'architecte des bâtiments de France, la DRAC, représentée par l'archéologue Bernadette Fizellier, et les représentants de l'association. C'est Bernadette Fizellier qui me rendit l'immense service de m'indiquer les travaux d'Odette Lapeyre, la "dame aux pervenches". J'allais rencontrer Odette à Antignac,  elle me conseilla de commencer par regarder ce qui poussait à Mauzun. J'y travaillais, et je connaissais intimement ce lieu privilégié de mes jeux d'enfants. Si bien que je me suis révélée plutôt bonne dans ce rôle de terrain. Je m'aperçus à  l'occasion que les plantes « médiévales » vivaient encore sur le site, dans les jardins que je connaissais. Tout s'imbriquait, je sus alors qu'il y avait un énorme travail de sauvegarde d'un patrimoine vivant, à la fois naturel et culturel. Voilà comment se formalisa petit à petit ce qui était une vieille marotte !

 

Depuis ce temps, j'ai perfectionné mes connaissances et les techniques, au point d'acquérir une certaine spécialisation.  Je mets depuis peu le résultat de ce long travail personnel, jamais achevé, au service du public en créant

le Jardin de Mémoire.

Un peu vite baptisée d'office "ethnobotaniste", je tiens à ce qu'on n'oublie pas le "jardinière" qui va devant, et qui le modère !

                                                                                          


 



02/10/2006
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